AU PAYS DES INDIENS MAPUCHES

 

Recit Ile de Chiloe, île de mémoire

Fjords calmes, églises et maisons en bardeaux, eaux tumultueuses de la côte océane : l’île de Chiloé, au nord de la Patagonie chilienne, rappelle les paysages de la Scandinavie. Mais de solides traditions andines en font un lieu unique. Trente minutes de navigation suffisent pour traverser le canal de Chacao, ce bras de mer qui sépare Pargua, sur le continent chilien, de Chacao, sur l’île de Chiloé. On y respire un air salé, porté par une brise tiède et légère, insolite sur cette mer tumultueuse. On suit le vol des oiseaux et les apparitions soudaines des phoques, qui semblent nous saluer de leurs têtes tout juste émergées. Cette atmosphère si particulière fait le charme de cette île magique, avec cette particularité, ce quelque chose d’indéfinissable qui transforme certains lieux, les rends uniques. C’est un pays de mémoires, de légendes, à l’identité forte.

Peut-être ce charme tient-il aux éléments constants de cette nature, à ses pluies fréquentes et capricieuses, à ses bourrasques, à son isolement ou aux légendes léguées par les Mapuches Huilliches [voir ci-contre] et par les anciens Chonos [du nom de l’archipel au sud de Chiloé], nomades des mers australes [comme les Alacalufs, survivants, plus au sud].

Une seule route asphaltée traverse l’île ; elle parcourt un paysage vallonné et bucolique, avec ses petites fermes entourées de prairies et de jardins colorés. Profitant de la douceur particulière du climat estival, les roses et les hortensias y connaissent une floraison exceptionnelle. Ce cadre idyllique contraste avec celui, âpre et solitaire, qu’offre la côte Ouest, sur l’océan Pacifique. Là-bas, des eaux turbulentes entourent les îlots inaccessibles où vivent manchots et lions de mer. A l’est, du golfe d’Ancud à celui de Corcovado, on longe une mer intérieure parsemée d’îles, grandes et petites. Ici, le jeu des marées modifie constamment le paysage, avec ses golfes profonds, ses canaux et ses fjords.

Cette géographie accidentée se prolonge jusqu’à l’extrémité du continent américain, qui se termine en une kyrielle d’archipels. Selon la légende, contée par un vieux pêcheur, elle est le fruit de la lutte entre Coicoi-vilu - le serpent des mers et dieu des océans - contre Tenten-vilu - le serpent des terres et protecteur des hommes. Le déluge, les tremblements de terre, les tempêtes ne prirent fin que lorsque Coicoi-vilu, vaincu, disparut dans les abysses. Ne restèrent du combat que la terre disloquée et les îles éparpillées sur l’océan.

La "Grande Ile" de l’archipel est aussi la plus grande île du Chili. Cette terre de pauvreté et d’immigration ancienne n’a pas subi de grands changements au cours des âges, malgré les nouvelles installations pour l’élevage du saumon qui ont révolutionné son économie. Profondément enracinée dans ses traditions, on la sent qui s’éveille peu à peu. Chaque année l’Encuentro Musicos y Cantores Chilotes réunit les îliens pour une fête de la culture populaire avec ses musiques traditionnelles, ses chants et ses danses, ses plats typiques et son artisanat local. A la manière des rituels anciens, la fête s’ouvre par une procession accompagnée de chants archaïques au charme insolite. Les gens, habituellement pleins de réserve et de gentillesse, laissent exploser leur joie, devant les étals de nourritures et de friandises. On a allumé les feux de bois pour les brochettes et pour cuire la chochoca - le gâteau de pomme de terre façon chilote -, on a découpé les agneaux et préparé le trou garni de pierres brûlantes pour le curanto - fruits de mer, viandes, poissons, légumes cuits à l’étouffée sous une feuille géante de nalca -, et on presse des pommes dans des pressoirs rudimentaires pour en tirer un jus fermenté, la chiccha de manzana. Au Chili, il n’y a pas de fête sans rodéo : les huasos, les cow-boys chiliens, seigneurs des prairies, dompteurs de chevaux et de taureaux, y font la démonstration de leur dextérité face à un public exalté.

Les églises traditionnelles en bois, revêtues de tôle ondulée - on ne compte pas moins de cent cinquante de ces petits chefs-d’oeuvre de boiserie sur l’archipel - témoignent de la présence des jésuites pendant près de deux siècles. La ville de Castro est orgueilleuse de son église, qui est classée, en compagnie de treize autres, sur les listes du patrimoine mondial de l’humanité. Revêtue de rose et de violet, tel un gâteau en pâte d’amandes, elle se dresse au coeur d’une ville animée, dont les maisons traditionnelles, elles aussi en bois et tôle, sont toutes peintes de couleurs vives. La troisième ville du Chili par son ancienneté est également la capitale historique de Chiloé. Ses quartiers de maisons en bois sur pilotis [palofitos] surplombant l’embouchure du río Gamboa et le fjord sont spectaculaires : de véritables petits bourgs sortis intacts d’un pays merveilleux qui sent bon la mer. A marée haute, le spectacle change : les bateaux abandonnés dansent près des maisons sur pilotis qui se reflètent dans l’eau.

En suivant la côte vers le nord, la lumière intense fait vibrer les couleurs des bateaux de pêche et des maisons sur pilotis, ou des autres habitations aux murs de bardeaux en forme d’écailles. Au fond d’un fjord, le village de Dalcahue baigne dans un silence que seuls les oiseaux marins et le transbordeur qui mène à l’île de Quinchao, dans la mer intérieure, viennent briser. Le dimanche, jour de marché, Dalcahue se réveille avec une animation qui tranche sur le train-train paisible des autres jours : les habitants des petites îles alentours viennent vendre leurs produits et les tissus qu’ils ont confectionnés avec leurs meilleures laines.

A peine a-t-on quitté la côte en empruntant un chemin de terre battue que le paysage devient sauvage. On se perd sur des sentiers dans des forêts où les bambous côtoient les feuilles géantes des nalcas. La route qui va de Castro à Cucao, sur la côte Ouest, en passant par Chonchi, longe les lacs de Huilinco et de Cucao, et mène au parc national de Chiloé, l’un des sites les plus intéressants de l’île. Les lacs coupent Chiloé en deux comme des lames d’eau se frayant une brèche à travers les épaisses forêts. L’un est sombre comme le cobalt, l’autre clair comme le cristal. Arrivés au parc, on traverse une réserve forestière qui a conservé intactes sa flore et sa faune. S’il n’y avait les insectes qui bourdonnent et les parfums de la végétation, on se croirait dans un décor de cinéma. Un réseau de sentiers mène à une haute dune recouverte d’herbe qui tourne le dos à la côte. En continuant, on arrive au lac salé de Cucao, qui s’ouvre sur l’océan. La frontière entre réalité et imagination se fait impalpable dans ce décor naturel insolite. La côte Pacifique est battue par l’océan en furie. A chaque explosion de colère, la mer et ciel se confondent. Le vent violent balaie l’étendue sablonneuse constellée de coquillages blancs. Dans le lointain, des chevaux montés par des Indiens mapuches avancent lentement et s’en vont se perdre dans l’horizon infini...

Giorgio Ricatto La Stampa.

 

 





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